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Une tournée de brousse

Entretien avec Philippe Bastien, président de l’association Matins du Soleil

Pourquoi des tournées sanitaires de brousse ?

Les populations du nord Niger sont, en partie, composées de familles nomades. Pas pour le plaisir de se promener mais, tout simplement, pour permettre à leur troupeaux de boire et manger. Puits et végétation ne se déplacent pas ! Au fil des mois, l’eau et la nourriture sont plus ou moins abondantes, en particulier en fonction des pluies et de la chaleur, c’est-à-dire de la sécheresse. Il faut donc aller les chercher là où elles sont.

Nomades ou semi-nomades, ces populations sont très éloignées des dispensaires et centres de santé, peu nombreux et disséminés dans cette immense région.

Près de 400 km séparent Agadez – ville « camp de base » de l’opération, d’Iférouane, oasis plus au nord. La distance est la même de l’est à l’ouest, où les campements nomades et les villages de cases semi-nomades sont aussi présents. Soit un espace de 160 000 km2 de dunes, de cailloux et, surtout, de montagnes : le massif de l’Aïr occupe les deux tiers de cette région avec un point culminant à près de 2000 mètres et quelques pistes aménagées par les seuls passages ancestraux des hommes, des chameaux et, maintenant, de quelques véhicules 4×4 dans l’année.

Au Niger, on parle de « brousse » dès qu’on sort des villes ou villages. Vous voyez, nous sommes plus dans le minéral que dans la savane arborée !

Combien de temps dure une tournée ? Qui la compose ? L’itinéraire est-il préparé ? Les populations averties ? Avez-vous un coût moyen par tournée ?

Nous avons arrêté un budget de 3 000 € pour une tournée de 12 jours – durée optimum du rapport autonomie / efficacité.

Un ancien camion de pompiers, un 4×4 réformé en France, a donc été aménagé pour transporter, en plus du chauffeur, 3 à 4 personnes et du matériel de soins et d’éducation sanitaire. Ces 12 jours sur un trajet en boucle, de 300 à 400 km, sont mis au point avec le district sanitaire – administration locale mise en place par le ministère de la Santé. Les itinéraires sont liés aux pâturages connus et aux puits, mais également aux rassemblements semi-nomades des  familles en des lieux précis. Souvent, la tournée est précédée d’un passage moto dans les campements et villages principaux. Et le « téléphone traditionnel » autour du puits fait le reste.

Le trajet de chaque tournée est également lié à l’accessibilité des pistes – je pense en particulier à la saison des pluies –  et, bien sûr, à l’autonomie du camion et aux disponibilités des participants qui travaillent par ailleurs dans les centres de santé – médecins ou infirmiers plus sage-femme, avec un chauffeur cuisinier, tous exclusivement Nigériens (comme pour tous nos projets). Des aides infirmiers locaux peuvent aussi, ponctuellement, venir aider.

C’est une véritable expédition !

Vous avez raison. C’est pour cela qu’on ne peut pas multiplier les tournées à notre guise. Pour moi, l’idéal serait d’en faire une tous les deux mois. Mais je parle d’un idéal… Nous sommes déjà très contents, et fiers, d’avoir inauguré et  de poursuivre ce projet original depuis près de 3 ans.

Que font précisément ces tournées quand elles arrivent sur place ?

D’abord des gestes médicaux : « bobologie » pour tous, examen, conseils et suivi des femmes enceintes, auscultation des enfants  – diarrhées, amaigrissement, problèmes respiratoires – vaccination.

Ensuite, nous faisons de l’éducation à l’hygiène et à la prévention. Beaucoup de pathologies pourraient être évitées par quelques connaissances et précautions de base. Du paludisme (avec bientôt des distributions de moustiquaires) à la contraception – en relation avec la politique nationale développée sur ce sujet – ce travail d’éducation est essentiel. Ces tournées au plus près des populations le permettent.

Avez-vous des chiffres sur leur efficacité et leur résultats ?

Bien sûr. Chaque tournée est suivie d’un rapport détaillé sur son déroulement et sur les populations rencontrées.

Ainsi, la tournée n° 6, en avril 2014, a parcouru 400 km. 700 malades ont été pris en charge. Pour 200 il s’agissait de diarrhées, chez 150 d’affections respiratoires, pour 100 personnes de traumatismes et de plaies, chez 150 d’affections bucco-dentaires, et pour près de 100, d’affections oculaires. 120 femmes ont été vues en consultation prénatales et 5 en post-natales. La vaccination enfantine (BCG, polyo, variole) a concerné une soixantaine d’enfants.

Si on ajoute les personnes valides rencontrées, c’est au total près de 2 200 personnes qui ont été touchées par cette tournée.

Envisagez-vous d’accompagner, vous ou un médecin de l’association, un jour, une tournée ?

Oui, bien sûr. J’aimerais d’une part, qu’un film reportage soit fait, mais aussi qu’un médecin Matins du Soleil accompagne une tournée pour mieux comprendre les pathologies, les besoins, les moyens disponibles. Pour nous, il ne s’agira jamais de se substituer aux « locaux » ou de venir avec nos solutions et nos habitudes. Mais pour le moment, même si le Niger est un pays de paix civile et d’union, il se trouve dans cet immense espace Sahélo-Saharien, entre Mali et Libye, pas encore stabilisé et où les déplacements libres ne sont pas recommandés, pour ne pas dire fortement déconseillés, par les autorités françaises comme nigériennes. C’est notre organisation même qui, privilégiant dès sa création la participation des Nigériens à la réalisation des projets, permet à Matins du Soleil de poursuivre et développer ses actions humanitaires, dont les tournées sanitaires font partie, au nord Niger.

Juin 2014