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Inter Aide

Soutien à 16 écoles rurales de Juanaria, dans la chaîne des Montagnes Noires, en Haïti

 
Juanaria, une zone particulièrement enclavée

Lorsque l’on entend parler d’Haïti dans les médias occidentaux, c’est le plus souvent à l’occasion d’événements dramatiques comme le séisme dévastateur qui a frappé la capitale et le sud de l’île en janvier 2010, l’épidémie de choléra qui a fait éruption en octobre de cette même année ou encore les tempêtes tropicales qui balaient le pays avec une régularité déconcertante. Pourtant, comme partout ailleurs, la vie dans le pays le plus pauvre du continent américain ne se limite pas à ces clichés médiatiques souvent caricaturaux. Aussi, si près de 3 millions d’Haïtiens vivent à Port-au-Prince et dans sa zone métropolitaine, rappelons que plus de la moitié des 10 millions d’habitants du pays vit en zone rurale, que l’anthropologue français Gérard Barthélémy a appelée « le pays en dehors ».
Les mornes (petites montagnes ne dépassant pas 1 000m d’altitude) sont un élément constitutif de ce pays en dehors, tant du point du vue géographique que socio-culturel : au 18ème siècle, les « marrons » (esclaves en fuite) ont trouvé refuge dans ces lieux inaccessibles qui demeurent, aujourd’hui encore, parmi les plus enclavés du pays. Inter Aide accompagne les familles les plus démunies vivant dans les mornes d’Haïti depuis une trentaine d’années (menant successivement des projets dans les domaines de la santé, l’agriculture, l’accès à l’eau ou l’éducation). L’association intervient plus précisément dans la section communale de Juanaria depuis 2012, où elle est soutenue par la Fondation Cécile Barbier de La Serre.

 La vie quotidienne à Juanaria

Située à l’extrême sud de la chaîne des Montagnes Noires, Juanaria est la plus vaste « section communale » du Plateau Central. Elle est rattachée à la commune de Hinche (département du Centre) et comprend deux zones aux profils bien distincts : une zone de plaine, proche du chef-lieu communal et relativement bien desservie par les services publics ; et une zone de mornes, rurale et enclavée, globalement laissée pour compte. Le projet scolaire soutenu par la Fondation Cécile Barbier de La Serre est mis en œuvre dans cette zone isolée, qui regroupe environ 2 700 familles.
Pour accéder à la localité principale, dénommée Régalis, il faut marcher 3 heures depuis la fin de la piste (uniquement carrossable pour les véhicules 4x4), elle-même distante de 3 heures de route de Port-au-Prince. A l’intérieur de la zone de Juanaria, tous les déplacements se font à pied ou, pour les plus chanceux, à dos de mulet.
Les familles de la zone, qui parlent exclusivement le créole, vivent de façon très simple. Tous les hommes sont des paysans. Bien sûr, certain(e)s sont maître(sse)s d’école, quelques autres exercent comme boulanger, maçon ou menuisier, mais tous possèdent un petit lopin de terre, qu’ils cultivent eux-mêmes (essentiellement du pois, du manioc voire du maïs). L’agriculture n’est pas mécanisée et les systèmes d’irrigation inexistants. Les rendements sont très faibles et la majorité des hommes sont tenus de louer leur main d’œuvre à des voisins un peu plus prospères. Les femmes, quant à elles, cheminent à travers mornes au gré des jours de marché, pour y écouler la production du « jardin » familial ou revendre des produits de première nécessité achetés en plaine (riz, concentré de tomate, savon…).

 L’école à Juanaria

Très jeunes, les enfants sont laissés à eux-mêmes, placés sous la surveillance des aînés. Ils participent activement à la vie du foyer, allant chercher de l’eau, balayant la cour ou entretenant le feu. Parmi les enfants censés aller à l’école primaire (6-12 ans), moins d’un sur deux s’y rend effectivement et, lorsque c’est le cas, ne s’y rend que de façon occasionnelle. Le retard scolaire est très important et il n’est pas rare de rencontrer des jeunes de 18 ou 20 ans dans les derniers niveaux du primaire. Les parents, majoritairement analphabètes, sont conscients de l’importance de la scolarisation pour leurs enfants mais il y a un décalage important entre leur discours (ils souhaitent un avenir meilleur pour leurs enfants et veulent qu’ils sachent lire, écrire et compter, de préférence en français) et leurs pratiques (ils n’envoient pas leurs enfants à l’école ou alors les en retirent sans raison valable). Au-delà du faible niveau d’éducation des parents, c’est la piètre qualité de l’offre scolaire qui explique ce manque d’intérêt pour l’école : les écoles (qu’elles soient privées ou publiques) ne fonctionnent que par intermittence ; les maîtres ne sont pas payés, ou trop peu, et sont donc souvent absents ; il n’y a pas de mobilier adapté ni de manuels disponibles, etc. Difficile, dans ces conditions, de faire de l’école une priorité pour ses enfants !
Pour faire en sorte qu’un plus grand nombre d’enfants soit scolarisé, et dans de meilleures conditions, le projet mené par Inter Aide cherche à actionner deux leviers : la sensibilisation des parents, ainsi que de tous les autres acteurs concernés (comités, maîtres, directeurs) et l’amélioration de l’environnement d’apprentissage. 

 Une approche participative et responsabilisante

Le projet d’Inter Aide accompagne, en 2015, 16 écoles qui scolarisent environ 1 800 élèves. L’appui est apporté de sorte qu’il ne crée aucune dépendance. Il s’agit d’une démarche éprouvée, adoptée par Inter Aide depuis 2007 dans d’autres communes d’Haïti. D’une part, le projet ne soutient que des écoles déjà existantes et viables, et qui en font expressément la demande. D’autre part, Inter Aide n’intervient pas du tout dans les dépenses de fonctionnement, comme les salaires des maîtres. Le cycle de soutien aux écoles de Juanaria est prévu pour durer six ans, jusqu’en 2018.
Les écoles signent un premier contrat (dit de préciblage) formalisant la première phase d’observation, pouvant aller jusqu’à un an. S’ensuivent quatre ans de renforcement soutenu (un nouveau contrat est signé chaque année) et enfin une dernière année dite de désengagement, au cours de laquelle Inter Aide se positionne de plus en plus en retrait avant de cesser tout appui.
Tout au long de l’année scolaire, les animateurs et les conseillers pédagogiques, qui sont des salariés haïtiens employés par Inter Aide, réalisent des visites dans les écoles et animent des rencontres avec les parents, les maîtres et les directeurs, afin de les soutenir et de les aider à trouver des réponses aux difficultés qu’ils rencontrent. Deux bilans annuels sont formalisés : un bilan intermédiaire en janvier/février et un bilan final en juin/juillet. Ces rencontres, qui rassemblent comité, directeur, et équipe d’Inter Aide sont l’occasion de faire le point sur les progrès accomplis et les améliorations attendues. Le soutien n’est renouvelé qu’à condition que les parties prenantes aient respecté leurs engagements. Il peut donc s’arrêter à tout moment, sur décision de l’école ou d’Inter Aide.
Enfin,  les représentants locaux du Ministère de l’éducation (basés en plaine) sont associés à l’ensemble des activités afin de préparer, dès le début, la fin du projet et le passage de relais aux autorités compétentes.

 La formation de tous


 
Compte tenu du faible niveau de compétence des acteurs en présence, tous les temps de congés officiels sont mis à profit pour organiser des formations, que ce soit pour les maîtres (jusqu’à 26 modules académiques ou pédagogiques), les comités de parents élus (outils de gestion pour l’école) ou les directeurs (gestion administrative et supervision pédagogique). Des tutorats spécifiques sont également proposés certains samedis matins. Les parents sont quant à eux encouragés à se réunir en assemblées générales trois à quatre fois par an. Ils s’impliquent progressivement dans la vie de l’école, apprennent à exprimer leurs opinions et leurs attentes et s’approprient peu à peu l’espace dans lequel évoluent leurs enfants.
Ces changements de comportement mettent toutefois du temps à se concrétiser et requièrent une présence continue de l’équipe sur le terrain. Les maîtres, en particulier ceux des écoles publiques, rechignent souvent à « sacrifier » leur temps libre pour participer à des formations pour lesquelles ils ne sont pas défrayés. Mais peu à peu, le changement s’opère.

 L’amélioration des conditions d’apprentissage

La qualité de l’enseignement repose en partie sur la mise à disposition d’équipements et de matériel adaptés. C’est pourquoi Inter Aide dote toutes les écoles des programmes du Ministère de l’éducation et d’un stock de manuels scolaires, édités en Haïti et facilement renouvelables. Durant les deux premières années de soutien, les écoles peuvent bénéficier du remplacement des livres usagés ou perdus. Elles doivent ensuite prendre le relais de façon autonome. Le mobilier (pupitres, tables et chaises adaptées pour les maternelles, tous fabriqués dans la zone) est apporté aux écoles en fonction du dynamisme et des besoins de chacune ; la distribution de matériel didactique (cartes de géographie, dictionnaires, kits de géométrie…) suit quant à elle le calendrier des formations.
Enfin, la construction ou la réhabilitation des salles de classe sont fortement désirées par les communautés mais, compte tenu de l’investissement que cela représente, elles n’interviennent que sous certaines conditions, assez strictes. Comme pour les autres activités, Inter Aide demande une très forte participation communautaire pour favoriser la bonne gestion et l’entretien du futur bâtiment : les parents doivent transporter le sable, les pierres et l’eau nécessaires au chantier (ce qui peut représenter, selon les sites, plusieurs heures de marche) ; ils doivent nourrir voire héberger les artisans durant toute la durée du chantier et travailler comme manœuvres.

A  Juanaria, l’école de Demahague a été la première à bénéficier d’un nouveau bâtiment grâce à l’appui d’Inter Aide et de la Fondation Cécile Barbier de La Serre. Il a été réalisé par des artisans de la zone, formés et supervisés par un ingénieur expatrié d’Inter Aide, dont le rôle est de garantir la qualité et la durabilité des bâtiments. Le bâtiment a été inauguré le 5 juin 2015. Au moins deux autres devraient sortir de terre d’ici la fin de l’année.